
Cela fait plus d’une semaine que le prix Nobel d’économie 2026 a été choisi. Je reviens sur cette information qui n’est plus à l’agenda politique, comme on dit. On n’a pas le temps de digérer une information qu’on est déjà sur autre chose. Je suis partisan du Slow Media de qualité !
C’est toujours le deuxième lundi d’octobre qu’est annoncé le prix Nobel d’économie. Donc j’étais aux aguets le 12 octobre pour guetter sur mon portable les gagnants. Il s’agit de Michael Woodford, chercheur et universitaire aux États-Unis sur la côte est, et de Robert Hall (les intimes doivent surement dire Bobby Hall), qui est un autre chercheur états-unien qui a ses étudiants à Stanford, donc sur la côte ouest. Le prix Nobel récompense encore une fois deux hommes. Comme d’habitude, pourrait-on dire, même si en 2023 le Nobel a été attribué à Claudia Goldin qui a travaillé sur les femmes et le marché du travail ? On se souvient aussi d’Esther Duflo, la Française, qui a reçu en 2019 avec son mari Abhijit Banerjee le prix Nobel. Michael et Robert ! Il s’agit encore de chercheurs des États-Unis et ce n’est pas du hasard. Ce pays concentre la plus grande part des prix Nobel d’économie. C’est une richesse intellectuelle incroyable qui se transforme en richesse économique. Nous allons travailler là-dessus dans cet article, mais avant tout, il s’agit de mieux comprendre qui sont M. Woodford et R. Hall.
En réalité il faut démarrer avec John Maynard Keynes qui a montré dans ses travaux que l’apport de l’État est fondamental pour calmer les marchés lorsqu’il y a une surchauffe économique ou au contraire lorsqu’une récession s’annonce. Les deux outils sont la politique budgétaire et la politique monétaire. C’est cette dernière qui nous intéresse ici. Keynes montre ainsi que lorsque l’économie patine, alors la banque centrale peut abaisser les taux d’intérêt et cela rend les crédits moins élevés et donc les consommations et surtout les investissements vont reprendre grâce aux nouveaux flux financiers. Dans le même temps, l’État peut mettre en place une politique budgétaire accommodante, par exemple en réduisant les impôts sur le revenu ou en augmentant les dépenses des moins favorisés, en augmentant le SMIC par exemple. Ces raisonnements macroéconomiques ont été appliqués avec succès pendant les Trente Glorieuses d’après-guerre. Mais la crise de 1973 rebat les cartes. C’est le début de la stagnation, c’est de l’inflation qui se cumule avec une stagnation économique et son corollaire, la montée du chômage. Les politiques monétaires keynésiennes ne fonctionnent plus dans ce nouvel environnement. Par exemple, les banques centrales ne peuvent pas baisser les taux d’intérêt pour relancer l’économie car cela ferait exploser l’inflation. Mais les politiques budgétaires sont également remises en cause. Est-on sûr que si l’État réduit les impôts aux particuliers ou augmente les allocations, alors cela va libérer une forte consommation qui va nourrir le redémarrage de la croissance économique ?
Les théories des nouveaux classiques vont prendre le relais. Des théories de l’offre qui seront mises en pratique par Thatcher au Royaume-Uni ou Reagan aux États-Unis. C’est dans cet environnement économique que Robert Hall va développer ses travaux. Il développe l’idée d’un célèbre économiste néo-classique Milton Friedman qui affirme que les ménages, ceux qui consomment, ne se basent pas sur une augmentation récente de leurs revenus pour consommer plus, mais plus subtilement ils prennent en compte un revenu permanent qui s’appuie sur des revenus présents et futurs en prévision. Cette intuition va être reprise notamment par Robert Hall, qui dans ses travaux avec d’autres économistes va montrer qu’effectivement le comportement des consommateurs est lié à ce qu’ils gagnent à court terme mais aussi à des anticipations rationnelles. Ainsi, si le ménage perçoit plus de revenus grâce à une aide de l’État mais que cela semble fragile car des dettes futures vont se traduire par des impôts futurs, alors il ne va pas automatiquement consommer mais plutôt augmenter l’épargne face à un risque éventuel.
Mickael Woodford va également travailler sur les comportements microéconomiques qui expliquent les variations macroéconomiques. Il n’est pas du même courant de pensée que Robert Hall. Il tente de poursuivre les travaux keynésiens, mais dans un cadre microéconomique. Avec ces collègues néo-keynésiens, ils vont appuyer les modèles économiques sur des hypothèses plus réalistes comme la concurrence imparfaite ou encore la rigidité des prix. Ainsi, en rapprochant leur hypothèse d’une société plus réaliste, ils vont tenter de mieux comprendre les anticipations rationnelles des agents économiques lorsqu’il y a des crises qui agitent la société. Les banques centrales doivent ainsi prendre en compte ces comportements prévus pour mieux guider la trajectoire monétaire. Cela s’appelle la forward guidance et est un procédé qui est au cœur des décisions des banques centrales lorsqu’un choc économique apparait, comme par exemple actuellement le prix de l’essence qui augmente.
L’institution d’Oslo a donc mis en avant deux chercheurs qui ont une conception différente de l’économie. Mais par contre ils ont permis d’affiner les compréhensions des politiques économiques. Pour la nième fois, des chercheurs des États-Unis ont été récompensés. Revenons là-dessus.
Wikipedia (1) nous apprend que depuis l’apparition du prix Nobel d’économie en 1969, ils ont récompensé 100 économistes (parfois un économiste, mais depuis le XXIᵉ siècle, souvent deux voire trois économistes). Or 78 d’entre eux sont des chercheurs aux États-Unis et plus précisément la plupart du temps de la côte est. Concrètement, le MIT et Harvard à Boston et aussi l’université de Chicago qui a formé beaucoup de chercheurs dont les thèses sont basées sur le libre marché. La plupart sont nés aux États-Unis, mais 1/3 d’entre eux arrivent de l’étranger. Ils ont été attirés par une bourse intéressante qui leur permit de financer leur doctorat (le fameux PhD), puis ils sont restés dans les laboratoires attirés par la qualité intellectuelle environnante et les capacités de poursuivre leurs recherches avec moins de freins économiques que dans d’autres pays. Par exemple, en 2024, Daran Acemoglu a obtenu le prix pour ces travaux sur le développement économique. Il est né en Turquie mais est naturalisé états-uniens. Un peu avant la France, Esther Duflo a été récompensée en 2019 pour ses travaux réalisés avec son mari d’origine indienne. Elle est professeur au MIT. Nous ne pouvons que constater le brain drain intellectuel qui assèche les pays moins propices à dépenser pour ces chercheurs.
Est-ce que les pays européens peuvent réagir et reprendre le dessus maintenant que les États-Unis de Trump secouent le cocotier ? L’avenir nous le dira.
Au plaisir de vous retrouver dans quelques mois pour un nouvel article d’économie ou de sociologie ou de science politique. Je développe aussi parfois mon regard d’enseignant face à un métier qui change.
Bibliographie :
– https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_Nobel_Memorial_Prize_laureates_in_Economic_Sciences
– Les enjeux Eco du 15 octobre 2026



