Ce que l’on ne nous dit pas concernant l’endettement de l’État

300 milliards d’euros en France, 2000 milliards de dollars aux Etats-Unis et dans tous les pays ou presque, c’est le même soutien public face à l’ampleur de la crise économique qui suit la crise sanitaire liée au covid-19. Il n’est pas question de remettre en cause cette politique économique et sociale nécessaire et justifiée. Mais il semble opportun de porter un regard sur cet argent qui provient de nul part, et sur ce qu’il va advenir de son remboursement. Regard économique et historique.

En économie, on apprend que la richesse produite est liée à la valeur ajoutée créée. Autrement dit, à l’aide de l’utilisation de ressources naturelles et de facteurs de production comme mon travail où les machines que j’utilise mais aussi ma créativité, ma renommée ou mon influence, je vais créer des biens et des services qui seront vendus avec une valeur ajoutée. L’État pourra alors récupérer la taxe sur la valeur ajoutée comme cela se fait dans la plupart des pays aujourd’hui (1) mis à part quelques pays comme les Etats-Unis. Je paierai aussi mes impôts et l’Etat pourra alors mettre en place des politiques sociales de redistribution pour aider notamment les plus démunis. C’est ce qu’on appelle la redistribution verticale, si tu t’en rappelles. Mais depuis la crise que nous vivons actuellement, que nenni ! Il n’y a plus de valeur ajoutée créée par tout ceux qui subissent le chômage partiel. Néanmoins, l’Etat va indemniser ces actifs qui ne peuvent plus travailler et cela se comprend.

L’Etat va donc créer de l’argent via l’émission d’obligations à faible taux d’intérêt, qui pourront d’ailleurs en partie être rachetées par la Banque Centrale Européenne. On apprend donc que le service de la dette autrement dit le coût de l’emprunt sera faible. Les taux d’intérêt sur les marchés financiers sont très bas, notamment car le taux d’intérêt directeur de la Banque Centrale, celui qui guide tous les autres taux d’intérêt, est actuellement de 0,00%. Nous avons donc une bonne nouvelle, le coût des emprunts est historiquement très faible. Pour autant, il sera quand même nécessaire de rembourser le capital emprunté avec des prélèvements  sur les valeurs ajoutées futures. Inévitablement, le contribuable sera mis à contribution, sous forme d’impôt notamment. En économie on appelle cela le théorème d’équivalence de Ricardo-Barro, du nom des deux économistes David Ricardo et Robert Barro. L’endettement d’aujourd’hui équivaut en réalité à payer plus d’impôts demain.

Nous devons désenchanter le monde comme disait Max Weber, et considérer d’une façon réaliste qu’il n’y aura pas de miracle économique. Mais puisque la grande majorité des pays, confrontés à la même crise sanitaire et économique, va s’endetter, ne pourrait-on pas alors annuler plus tard ces dettes collectives ? Effectivement, cela s’est fait régulièrement dans l’histoire. Je vous laisse vous référer aux livres de David Graeber, Dette 5000 ans d’histoire (2). Tous les pays ont annulé des dettes. Par exemple, à la sortie de la Guerre civile en 1868, Washington annule les dettes des Etats nouvellement unis, les Etats-Unis. En 1797, la France fortement endettée refuse de rembourser 2/3 de sa dette publique. Pour autant, un défaut de paiement d’une dette publique, remet en cause la crédibilité de l’État, et les conséquences sont à long terme. Mais historiquement, on peut constater qu’ils ont trouvé d’autres stratagèmes pour réduire leurs dettes. La France du Moyen Âge qui s’endettait régulièrement pour payer les guerres, spoliait régulièrement les créanciers. Ce fut le cas des templiers, qu’on a accusé d’hérésie pour pouvoir les exterminer, et régulièrement des juifs. Parfois on les expulsait, pour ne pas payer les créances, comme l’a fait Edouard 1er en Angleterre en 1290. Napoleon  en 1808 ordonne un abandon des  dettes payées aux juifs  (3) Un autre moyen utilisé par les rois pour réduire la dette publique : créer de la monnaie.  C’est ce que fera par exemple Philippe Le Bel, le roi faux-monnayeur comme il est souvent surnommé. Comme vous le savez une pièce devait comporter autrefois le même montant que sa valeur. Or justement, Philippe Le Bel, faisait frapper des pièces avec des taux d’or ou d’argent moins importants que la valeur affichée. Il dévaluait en quelque sorte la monnaie du pays. Ce qui permet effectivement de diminuer le poids réel de la dette.

Au cours du XIXe et XXe siècle, La France a régulièrement eu recours à la dévaluation du Franc. Cela permet de relancer les exportations puisque les produits locaux coûtent moins chers aux autres pays, mais cela permet aussi de baisser le prix réel de la dette.  Ainsi, en 1958, on décide une dévaluation de 17,5% du Franc. Au passage, on crée le nouveau Franc qui vaut 100 anciens Francs. J’ai encore une maman qui convertit en anciens francs pour se représenter la valeur d’un bien immobilier. La dernière dévaluation du Franc a eu lieu en 1986. Aujourd’hui, le Système Monétaire International ne permet plus les dévaluations puisque la valeur d’une monnaie est déterminée en continu sur le marché des devises, le Forex. Pour réduire le poids des dettes, il faut donc d’autres stratégies.

Un moyen qui permet de réduire les dettes sans condamner les citoyens à verser toujours plus d’impôts, c’est l’inflation. L’inflation, augmentation générale des prix, est l’ennemi juré des épargnants. Elle permet cependant de diminuer la valeur réelle de la dette. Il faut cependant abandonner les politiques de rigueur et imaginer que des politiques de relance keynésiennes permettraient d’alimenter une envie de consommation et d’investissement qui pourraient permettre une éventuelle inflation salutaire. Depuis les années quatre-vingt, les gouvernements n’ont utilisé ce procédé qu’avec parcimonie, car depuis les années soixante-dix, les années d’inflation autour de 10% en France (4) , on sait que le différentiel d’inflation autrement dit la différence d’inflation entre notre pays et l’extérieur, réduit notre compétitivité-prix et plus globalement nous pénalise. Et de fait, depuis les années quatre-vingt, l’ensemble des pays développés connait des taux d’inflation réduits. Dans l’Union Européenne, la Banque Centrale est chargée de faire en sorte que la création de monnaie permette d’avoir un taux d’inflation dans la zone qui avoisine les 2%. En-dessous de 2% cela ne stimule pas l’économie et au-dessus on pourrait rentrer dans un cycle inflationniste qui pénaliserait les pays de l’Union Européenne. Et pourtant, l’inflation est un moyen, de réduire les dettes et cela permettrait de faire taire les détracteurs qui pensent qu’on ne le fait pas pour faire plaisir aux acteurs de la finance, les banques. Voire à ce propos l’article sur le blog des économistes atterrés, qui sont loin d’être des libéraux, et qui nuancent pour autant ceux qui houspillent les banques privées qui se font de l’argent sur le dos de l’État, autrement dit des contribuables (5). Bon, de toute façon malgré les sommes pharamineuses injectées dans l’économie par la Banque Centrale Européenne, l’inflation reste limitée et après la crise de 2008, on était à la limite de la déflation. Plus globalement lorsque l’économie est atone, la demande n’est pas au rendez-vous et donc les prix n’augmentent pas, voire baissent. Il faut donc bien rallumer le moteur de la croissance, croissance verte pour le coup, pour redynamiser l’économie et espérer un regain éventuel d’inflation pour réduire les valeurs réelles des dettes. Olivier Blanchard, ancien chef économiste du FMI, a fait remarquer récemment, que les dettes des États n’étaient peut-être pas si alarmantes que ce que l’on entend, à partir du moment où la croissance observée est supérieure au taux d’intérêt de la dette publique. C’est le même raisonnement que pour un ménage lourdement endetté auprès d’une banque pour acheter un appartement ou une maison. Il n’y a pas de problème tant que les revenus sont au rendez-vous. 

Au terme de cet article, nous avons vu que l’endettement du pays a été un problème récurrent et ce depuis au moins le Moyen-Âge. L’abandon de la créance par spoliation, expulsion ou en tuant le créancier a  été utilisé de façon machiavélique bien des fois dans l’histoire. Plus près de nous la technique de la dévaluation permettait de réduire le poids de la dette. Aujourd’hui cela n’est plus d’actualité mais par contre une bonne inflation, déprécie la monnaie et donne le même résultat. Mais l’inflation ne sera au rendez-vous qu’avec de la croissance ce qui semble à court terme illusoire après la crise que nous vivons. Il faut donc espérer que les taux d’intérêt restent bas, pour qu’une croissance même atone permette de rembourser les emprunts. Nous allons donc continuer à porter le fardeau de la dette qui sera supérieur à 100% du PIB comme cela s’est déjà retrouvé notamment entre 1914 et 1945 en France. Ce n’est sans doute pas si grave tant qu’on continue à créer de la valeur ajoutée.

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Annexe :

(1) La taxe sur la valeur ajoutée inventée par le Français Maurice Lauré en 1954, s’est progressivement répandue de part le monde. Cela est maintenant une nécessité dans l’Union Européenne avec des taux nationaux qui sont encadrés. Parmi les pays développés, le seul qui agit différemment sont les Etats-Unis qui pratiquent la sales taxes, qui est basée sur la vente du produit et qui varie selon les Etats. On peut remarquer que la TVA, peut à l’instar des monnaies être un symbole d’union. Par exemple, l’Inde applique depuis 2017, une TVA unique pour tout le pays, qui est venue remplacer la myriade de taxes qui différaient selon les Etats et qui limitaient les échanges dans le pays.

(2) https://journals.openedition.org/regulation/11412

(3) Les juifs, le monde et l’argent, Jacques Attali, 2002

(4) http://france-inflation.com/inflation-depuis-1901.php

(5) http://www.atterres.org/page/question-r%C3%A9ponse-sur-les-emprunts-de-letat  

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Une réponse à Ce que l’on ne nous dit pas concernant l’endettement de l’État

  • Tout d’abord, je tiens à te remercier pour les articles que tu écris régulièrement.
    En ce qui concerne ce dernier écrit et, du point de vue d’une personne non-initiée à la macroéconomie, il m’a fait réfléchir à ce qui se passe ces jours-ci par rapport au passé. Nous sommes déjà plongés dans une crise et des temps encore pires nous attendent. J’espère que certaines des méthodes du passé ne seront pas appliquées aujourd’hui…
    Merci encore et à bientôt!

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