Les dirhams de Bzh

Comme beaucoup de mes collègues employé(e)s par mon lycée français au Maroc, je perçois mes émoluments – excusez-moi mais j’avais envie d’employer cette phrase surannée -, je reçois mon salaire, disais-je, tous les mois sur mon compte marocain. Je suis donc payé en dirham mais il me faudrait cependant effectuer une fois par mois quelques transferts d’argent vers la France en euro. Ce n’est pas possible !

Toute personne employée au Maroc, mise à part exception, reçoit son salaire sur un compte non convertible. J’ai bien conscience en disant cela que je ne parle que de la minorité des actifs qui perçoivent un salaire déclaré sur un compte bancaire (1). Selon l’Organisation Internationale du Travail il y aurait en effet en 2018 presque 80% des actifs au Maroc qui travaillent dans le secteur informel (2). Il y a deux types de compte courant au Maroc, les comptes convertibles qui sont proposés par exemple aux milliers d’expatriés européens qui viennent s’installer au Maroc pour profiter d’une retraite ensoleillées à moindre coût (3) et les compte non convertibles comme le mien. Or le passage de l’un à l’autre n’est pas possible. J’ai tenté ainsi de faire un virement bancaire sur le compte convertible de mon voisin retraité français, et il a été rejeté.

A l’évidence le Maroc surveille de près les sorties de capitaux et, même si cela va à l’encontre de mes intérêts personnels, c’est une bonne chose. Le Système Monétaire International tel qu’il existe de fait depuis les accords de la Jamaïque en 1971, stipule que le taux de change des monnaies est fixé par les marchés, autrement dit par la loi de l’offre et de la demande. Si la demande de dirhams augmente alors la monnaie marocaine va s’apprécier, mais par contre si cette demande diminue notamment parce que les citoyens, et plus globalement l’ensemble des acteurs de l’économie et donc les entreprises et les sociétés commerciales, préfèrent échanger les dirhams contre d’autres monnaies comme l’euro alors la monnaie marocaine va perdre de la valeur. Beaucoup de pays en développement ou de pays pauvres qui ont des monnaies peu attractives, ont arrimé leurs monnaies sur le cours des monnaies internationalement reconnus comme le dollar, l’euro ou encore la livre notamment pour les pays du Commonwealth. De la même façon la valeur de la monnaie marocaine est indexée depuis 2015 sur un panier de monnaies constitués de 40% de dollar et 60% d’euro. Autrement dit la cotation chaque jour du dirham est dépendante à 40% des évolutions du dollar et 60% de l’euro. Cela permet de sécuriser la valeur du dirham. Mais ce n’est pas suffisant. Pour résister à une fuite de capitaux qui pourrait subvenir à la moindre fragilité économique du royaume chérifien, il faut donc mettre en place des règles drastiques qui limitent la liberté de change du dirham.

Pourtant, le royaume tente, notamment depuis 2018 d’avoir une monnaie plus flexible (3). Le dirham a toujours une parité avec les autres monnaies qui est fixée mais qui pour la première fois,  fluctue à l’intérieur d’une bande de ±2,5%. Autrement dit, dorénavant le cours du dirham fluctue par rapport aux autres monnaies autour de ±2,5%. Mais pourquoi tenter le diable en tentant de remettre en cause la parité fixe ? Cela assure pourtant une véritable stabilité monétaire et permet ainsi de donner confiance aux investisseurs qui constatent que l’économie croit d’environ 4% par an depuis plus de dix ans, même si malheureusement la richesse est très mal répartie. Pourquoi finalement tenter de rapprocher le dirham d’un taux de change flottant comme l’euro, le dollar, la livre ou le yen mais aussi le réal brésilien ou la roupie indienne ? La raison est à retrouver dans un principe économique qu’on appelle le triangle d’incompatibilité ou triangle de Mundell, et que certains d’entre vous connaissent. Mundell, c’est l’économiste canadien né en 1932 et dont ses réflexions sont à l’origine de l’existence de l’euro. Le principe énoncé au début des années 60, stipule qu’un espace économique ne peut pas bénéficier à la fois de la libre circulation des capitaux, d’une politique monétaire nationale autonome et de taux de change fixe. Ainsi les pays européens qui s’intégraient de plus en plus ne pouvaient plus combiner la libre circulation des capitaux, des taux de change fixés entre le franc, le deutsche mark, la pesetas, la lire, … et aussi une politique monétaire nationale. Il fallait, selon le principe de Mundell, remettre en cause la politique monétaire nationale et avancer vers un politique monétaire commune dirigée par une banque centrale européenne. Au Maroc, s’est ce même principe qui explique la volonté d’avancer vers un flottement du dirham selon les marchés. Ainsi le royaume désigne garder la souveraineté dans sa politique monétaire, de même il souhaiterait aller vers plus de liberté dans les mouvements de capitaux, permettant ainsi de faciliter le commerce avec l’étranger et de rendre plus attractif le pays, et accessoirement de permettre à des personnes comme moi de pouvoir plus facilement changer des dirhams en euros par exemple. Mais, comme l’énonce le triangle d’incompatibilité, on ne peut atteindre les trois objectifs ensemble. C’est pour cela que le Maroc doit remettre en cause la parité fixe du dirham marocain. Les experts du FMI qui épaulent les économistes nationaux pensent que l’opération pourra se réaliser progressivement dans les 10 ans qui viennent.

 

A partir de mon exemple personnel, on a pu ainsi remonter vers la construction du Système Monétaire international et la compréhension d’un principe monétaire essentiel, le triangle des incompatibilités. C’est une manière de faire de l’économie à partir des exemples concrets de la vie de tous les jours.

Juin 2020                                              @ Philippe Herry

Source :

(1) https://www.leboursier.ma/Actus/2391/2018/08/09/Le-taux-de-bancarisation-reel-au-Maroc-se-situe-a-56-a-fin-2017.html

(2) https://www.jeuneafrique.com/emploi-formation/559335/afrique-les-chiffres-de-lemploi-informel-en-2018/

(3) en profitant également pour beaucoup d’entre eux d’une fiscalité très accommodante leur permettant d’échapper à une partie de l’imposition du pays d’origine.

(4) https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/economie-africaine/maroc-le-dirham-commence-a-flotter-et-alors_3055629.html

 

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