Ma façon d’enseigner va disparaître.
Depuis plusieurs années maintenant, on sait que l’intelligence artificielle bouscule les professions. Les illustrateurs, les dessinateurs, les développeurs informatiques, les traducteurs ont vu
leurs effectifs fondre comme neige au soleil. Nous savons avec la dernière étude de la Coface et de l’Observatoire des emplois (1) que les menaces pèsent sur de nombreux métiers qualifiés, architectes, métiers de l’ingénierie notamment. D’autres métiers se sont transformés et l’IA permet alors d’accomplir des tâches pénibles et libère ainsi du temps pour se concentrer sur le cœur du métier. Les synthèses de réunion qui prenaient parfois des heures sont maintenant faites instantanément à partir du moment où un micro est actionné pendant la séance. Les médecins, les avocats, ont maintenant des outils performants sur lesquels ils s’appuient. De même dans notre métier d’enseignant, nous avons de plus en plus gagné du temps sur des tâches chronophages : création de fiches de cours, quiz personnalisés, plans de séquence, ou générateur de supports visuels. Mais je n’avais pas pris conscience jusqu’à présent qu’une partie de mon métier va disparaître dans un futur sans doute assez proche : la correction des devoirs.
Je discutais tranquillement avec un collègue à la cantine et entre la poire et le fromage je me plains que cette année encore je passe un temps fou à corriger des copies. Lorsque je finis le paquet d’une classe de 25 élèves, je poursuis avec une classe de seconde puis je renchéris avec le bac blanc des terminales avant de poursuivre avec des exercices maison relevés dans une classe qu’il faut tenir à la culotte pour les faire travailler. Le cercle sans fin des corrections ne s’arrête même pas pendant les vacances. Tous ceux qui ont côtoyé un professeur savent que les fameuses longues vacances des enseignants sont parsemées de jours consacrés à des corrections. Je me soulageais ainsi pendant mon repas à la cantine, quand celui-ci me parle de son dernier stage sur l’IA. Il me dit :
– D’ici peu de temps, la correction sera faite par l’IA, et nous aurons d’autres tâches à accomplir.
J’aurais dû être préparé à de tels propos. On le sentait venir. Déjà pendant les corrections du bac 2024 et 2025, j’avais eu vent de collègues qui proposaient à l’IA de corriger leurs copies. Cela sentait à l’époque le sulfureux. Un peu comme l’élève pris en flagrant délit de triche avec son portable dans la poche. Puis je n’y avais plus pensé et le thème revenait en force, mais cette fois-ci de manière officielle. Mon collègue renchérit.
– Des sociétés Edtech se chargent de mettre au point les meilleurs outils pour évaluer des devoirs d’élèves. D’ailleurs des collègues enseignants ont été cooptés pour développer ces nouveaux outils. Ils apprennent à la machine à repérer les erreurs d’un devoir de maths, d’histoire ou de français. À terme, on nous implantera officiellement dans notre espace de travail un outil de correction. On aura le droit à une formation puis très vite nous adopterons cette nouvelle manière de fonctionner tellement plus simple et efficace.
Mon collègue avait raison. L’application numérique sera bien plus performante. Elle mettra en avant les erreurs de chaque élève, proposera une note et un diagnostic détaillé des difficultés, et proposera des exercices pour remédier aux difficultés. Une évaluation sommative pourra alors s’enchaîner dès que l’élève sera prêt et pourra pallier aux difficultés antérieures. Tout ce travail qui demande des heures de labeur souvent fastidieuses sera résolu en deux temps trois mouvements. Me revenaient alors à la mémoire toutes ces corrections qui m’avaient accompagné à mon bureau mais aussi pendant des transports en bus, train, avion. Les matins des vacances sacrifiés avec les copies pour pouvoir sortir l’après-midi avec les enfants. Je compris alors que ce métier qui s’accomplissait de la même manière depuis que les profs sont profs allait se transformer à tout jamais. Nous serons dans le futur les témoins passés de la correction manuelle.
Ce travail de diagnostic, évaluation et remédiation proposé par la machine sera beaucoup plus puissant et individualisé. Ce travail plus performant permettra alors de dégager du temps pour consacrer plus de projets pédagogiques. Dans ma matière en Sciences Economiques et Sociales, nous pourrons consacrer plus de temps à analyser l’actualité, faire des débats, participer ou créer des évènements, faire des échanges, des sorties et des voyages pédagogiques. D’autre part, les pouvoirs publics devraient pouvoir constater de meilleurs résultats. Si chaque élève peut percevoir très clairement ses difficultés et si la machine propose les exercices pour y remédier, au final il devrait être plus performant. À l’heure de PISA et de la concurrence internationale pour le meilleur système éducatif, cela est un enjeu majeur. Des élèves puis étudiants mieux formés, cela permet un meilleur capital humain, du progrès technique et le maintien dans la course aux innovations.
Mais les syndicats vont devoir batailler pour que les futures conditions de travail ne soient pas au rabais. Statutairement, les professeurs qui ont le Certificat d’aptitude à la profession (CAPES) doivent enseigner 18 heures par semaine et les agrégés, ceux qui ont réussi le concours plus sélectif, peuvent enseigner officiellement 15 heures devant les collégiens ou lycéens. Ce statut se réfère à un vieux décret de 1950 qui prenait en compte les trois temps forts de l’enseignement : 15 heures pour préparer les cours toutes les semaines, 15 heures pour enseigner devant les élèves et 15 heures pour corriger les copies. À l’époque, la semaine était de 45 heures. Comme il semblait exagéré de ne demander que 15 heures de travail devant élève, on rajouta trois heures pour les professeurs certifiés qui représentent la majorité des professeurs. Que va-t-il se passer si les 15 heures de corrections de copies vont être réduites comme peau de chagrin grâce aux corrections automatiques ? À l’heure où le recrutement des enseignants paraît toujours de plus en plus difficile, il sera tentant pour les responsables d’augmenter quelque peu les heures d’enseignement devant élèves. Au niveau global, cela permettra d’économiser de nombreux recrutements d’enseignants. Mais au-delà, les représentants de professeurs devront être particulièrement vigilants pour ne pas laisser les dirigeants rabaisser le niveau d’exigence de l’enseignant qui pourrait devenir le pilote des machines automatiques. Les connaissances sont maintenant accessibles partout et l’IA permet déjà de personnaliser les apprentissages, autrement dit d’individualiser les apprentissages pour permettre à chacun de dégager le meilleur. Mais au-delà, si les examens sont automatisés et les remédiations également, alors il est tentant de redéfinir à la baisse le métier d’enseignant. Bien au contraire, il faut que les syndicats puissent dans un futur proche défendre un métier qui nécessitera de véritables ingénieurs de la pédagogie capables d’animer au quotidien des élèves dont la motivation n’est pas toujours au rendez-vous.
C’est avec beaucoup de nostalgie que j’ai écrit cet article. Je revois les heures passées à corriger et je sais que pour les jeunes collègues cela ne sera plus jamais le cas. Un métier aux tâches séculaires va être totalement recomposé dans peu de temps. Il faut que tous les enseignants s’emparent de ce nouveau défi pour pouvoir peser de tout leur poids sur la redéfinition du métier. Il faut mettre en lumière les nouveaux enjeux qui ne doivent pas laisser les professeurs sur le bord de la route.
Philippe Herry le 19 mars 2026
Quelques sources parmi d’autres :
(1) article Le Monde sur la menace de l’IA
https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/03/18/l-ia-une-menace-pour-5-millions-de-salaries-en-france_6672064_3234.html?search-type=classic&ise_click_rank=10
Deux articles sur les acteurs de ce nouveau monde qui émerge :
Deux articles qui explorent la correction des copies grâce à l’IA :
– https://edtechactu.com/evaluation/jai-teste-pour-vous-lutilisation-dune-ia-pour-corriger-mes-copies/
Un article qui nous vient du Canada et qui montre concrètement les apports de l’IA dans l’éducation :



