L’économie : une arme contre la pauvreté

 

 

Existe-t-il une French Touch en économie ?

Après avoir récompensé en 2014, l’économiste français Jean Tirole, du prix de la Banque de Suède en sciences économiques – pour le dire plus simplement on dira prix Nobel car à l’époque Monsieur Nobel, n’avait pas imaginé émettre un prix pour l’économie –  , après avoir aussi vu le succès mondial du livre Le capital au XXIe siècle, de l’économiste français Thomas Piketty, voici que Esther Duflo, économiste française, naturalisée américaine, reçoit le prix Nobel, en collaboration avec son mari Abhijit Banerjee et Michael Kremer.

Nous pouvons nous sentir doublement fier de cette récompense, puisqu’il s’agit de valoriser un travail, une méthode, et un succès dans le combat contre la pauvreté et de multiples expériences de terrain avec des évaluations probantes dans l’éducation, la lutte contre la discrimination féminine, le soutien de l’innovation agricole …

Beau parcours, en tout cas pour Esther Duflo qui a passé l’agrégation de Sciences Économiques et Sociales (SES) en 1996, mais qui ne souhaitait pas se contenter de l’enseignement des SES. Très vite, cette chercheuse a enchainé sur un doctorat mais pas n’importe où. Elle rentre au Massachussets Institute of Technology (MIT) à Boston, au nord de New York. Le MIT, c’est l’université voisine de Harvard, et l’université de Princeton n’est pas très loin.

Donc Esther Duflo, aidée par Thomas Piketty, qui revient justement du MIT où il était enseignant de 1993 à 1995, va pouvoir grâce à ce capital social fort sympathique, faire ses recherches de doctorante sous la houlette de Banerjee.

Banerjee justement, ce n’est pas n’importe qui ! C’est un économiste indien, aujourd’hui américain, spécialiste de l’économie du développement comme son compatriote et ainé, Amartya Sen.

Sen, tu connais ! C’est lui qui est à l’origine du fameux indice IDH mais aussi, pour ceux qui ont approfondi, du concept de capabilités.

Je reviens à Esther Duflo et Abhijit Banerjee. Ensemble, ils vont fonder le Poverty Action Lab ou J-Pal. J pour Abdul Latif Jameel, un mécène, ancien élève du MIT. Et cela a pris de l’ampleur. Il y a aujourd’hui près de 300 associés dans le monde entier et un peu plus de 140 chercheurs en Afrique, Amérique, Asie, Europe et Moyen Orient. Ce laboratoire a mené plus de 500 expériences pour modifier la pauvreté localement, pour inciter à l’éducation, pour modifier les actions de santé ou encore pour lutter contre la pollution. Et lorsque les résultats sont probants dans une localité ou une région, les politiques publiques peuvent parfois s’en emparer pour étendre l’expérience au pays.

Ce qui caractérise les travaux de ces chercheurs, c’est le côté pratique. On travaille sur le terrain avec les ONG, dans la compréhension de la dynamique culturelle de la population locale. Il ne s’agit pas de faire des Sciences Économiques Pures mais de comprendre culturellement, sociologiquement, les manières de penser des habitants. Si on le dit comme cela, on pense notamment à Richard Thaler, prix Nobel en économie 2017, (voir mon article) qui avec son concept de nudge, mélange psychologie, sociologie et économie. Et le point commun entre Thaler et Duflo, c’est qu’ils ont tous les deux travaillé pour Obama.

Une autre caractéristiques des expériences du J-Pal, c’est que pour évaluer les résultats, les chercheurs vont randomiser, c’est à dire qu’ils vont comparer l’évolution d’une population choisie au hasard qui va appliquer le programme par rapport à un autre sous-groupe de contrôle. C’est finalement, une mise en pratique en Sciences Sociales, de méthodes issues des essais cliniques. Tester un médicament dans une population témoin comparée à une autre population contrôle.

Et cela marche! Dans son livre Repenser la pauvreté, écrit en 2012, elle donne pleins d’exemples et de cas concrets. Ainsi, une des premières expériences a eu lieu en Inde en partenariat avec l’ONG Pratham, qui souhaitait évaluer le programme de soutien scolaire car elle n’était pas sûr de l’efficacité. Esther Duflo et son équipe ont suivi pendant deux ans, les résultats des enfants auxquels on avait appliqué le programme de soutien scolaire et d’autres enfants de la même école sans le soutien. Les résultats ont montré que le soutien scolaire de l’ONG apportait beaucoup, notamment aux enfants de milieu défavorisé. L’ONG Pratham a étendu son programme qui touche aujourd’hui plus de 17 millions d’élèves en Inde.

Donc merci Esther Duflo, d’avoir poursuivi ton action, après ton agrégation de SES. Tu aurais pu t’endormir avec ton doctorat dans une prestigieuse université mais ton moral de combattante t’a inspiré pour mener à bien toutes ces expériences qui localement, puis régionalement, puis nationalement changent le monde.

Philippe Herry, actuellement enseignant au lycée français d’Agadir

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